LA MAIN BLANCHE - Penthouse France

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Une Aspiration, Un Style de Vie

June 10, 2019

LA MAIN BLANCHE

PAR ERNEST VOLKMAN ET JOHN CUMMINGS

Plus de 1000 tueurs professionnels formés par la CIA ont monté leur propre Organisation de meurtres en Amérique latine et maintenant, même la CIA craint que ce réseau terroriste indépendant ne soit définitivement hors de contrôle.

Le 27 janvier 1977, dernier jour où sa famille l’a vu en vie, peu après 15 heures, Roberto Poma a terminé sa sieste de l’après-midi chez lui, dans une banlieue huppée de San Salvador, avant de se préparer à reprendre son poste de directeur du tourisme du Salvador.

Il n’avait pas entrepris seul ce voyage. Comme plusieurs autres pays d’Amérique centrale, “El Salvador” a été ravagé par la violence entre terroristes, de gauche comme de droite. Poma conduisait donc toujours avec trois gardes du corps armés, l’un d’eux étant son chauffeur. Soudain, alors que sa voiture s’engageait dans une rue étroite, un camion freina brusquement devant lui. Le chauffeur de Poma essaya de manœuvrer pour contourner le véhicule, mais une seconde voiture est alors venue les percuter violemment. Alors que Poma et ses gardes du corps sortaient fébrilement leurs fusils, des travailleurs d’une colline voisine, ayant l’habitude de manier des machettes, sont accourus et ont ramassé des mitrailleuses cachées à proximité pour cribler sa voiture de balles. Les trois gardes du corps ont été tués et Poma, blessé, a été emmené dans une voiture. En quelques secondes, tous les assaillants étaient repartis. Puis la famille de Poma a dû payer un million de dollars de rançon pour organiser le retour de sa dépouille, car ses ravisseurs l’avaient malheureusement exécuté. Et ils ont enfoncé le clou en demandant 500 000 dollars de plus à la famille éplorée pour lui dévoiler l’endroit de son ensevelissement.

À première vue, cet enlèvement ne semblait être qu’un incident de plus parmi les centaines d’incidents semblables qui secouent l’Amérique latine presque journellement. Il est vrai qu’il avait semblé s’être déroulé plus rapidement et plus rondement que la plupart des précédentes opérations menées par les terroristes, mais il n’en restait pas moins un meurtre parmi les meurtres, les enlèvements et les fusillades qui caractérisent la politique latino-américaine et que l’on observe quotidiennement.

Seulement voilà, ce n’était pas du tout le cas.

D’abord, les meurtriers n’étaient pas des Salvadoriens, mais des exilés cubains formés par la CIA. D’autre part, bien que la mort de Poma ait été imputée aux ” terroristes communistes “, son enlèvement et son assassinat n’avaient rien à voir avec la politique salvadorienne. En fait, Poma a été exécuté pour avoir fourni une manne financière conséquente à un réseau terroriste grandissant à l’échelle de l’hémisphère, et soutenu par la police secrète d’au moins cinq pays. L’assassinat de Poma a donc représenté l’un des premiers actes importants de cette vague de terreur, dont le nom même est aujourd’hui redouté dans toute l’Amérique latine : Mano Blanco (“Main Blanche”), parfois aussi surnommée “La Terreur Blanche” ou “L’Œil.

Depuis la mort de Poma, La Main Blanche, composée pour la plupart de terroristes cubains en exil, travaillant en free-lance avec des agences de police secrète et des groupes de droite, a commis des dizaines d’autres meurtres et perpétré autant d’actes terroristes. En outre, les activités du groupe continuent de s’étendre : en 1976, et en collaboration avec la police secrète chilienne, ils ont aidé à assassiner un dirigeant chilien en exil aux États-Unis et ont également fait exploser un avion de ligne cubain.

On craint à présent que les activités de La Main Blanche soient maintenant hors de contrôle. Une enquête de Penthouse le montre :

    • Puisque les membres de La Main Blanche sont tous en lien avec la CIA, ou ont été formés par celle-ci, l’agence était forcément au courant de ses activités depuis le début. Certains agents de la CIA d’Amérique latine ont tacitement approuvé les activités du Groupe, puisqu’elles concernaient surtout les communistes. Mais certains officiers supérieurs de la CIA, alarmés par les activités de l’Organisation, ont ensuite ordonné aux agents chargés de l’affaire de couper tout lien avec elle et, si possible, de les décourager de continuer.
 
    • Malgré ces ordres clairs et précis, certains agents de la CIA ont tenté d’utiliser La Main Blanche pour commettre des actes de terreur “politiquement incorrects” sur le sol de l’Amérique latine, notamment l’assassinat du dirigeant panaméen, le général Omar Torrijos.
 
    • Plusieurs agences de police secrète latino-américaines ont par ailleurs écarté les tentatives des hauts responsables de la CIA pour rompre tout lien avec les terroristes de La Main Blanche, faisant valoir que l’agence, n’étant pas disposée à les aider dans “certaines opérations sensibles” en dehors de leurs frontières, ils n’avaient d’autre choix que de recourir à des agents free-lance, et notamment ceux de “l’Organisation”.
 
    • Les exilés cubains ont également rejeté toute tentative de mettre fin à leurs liens avec La Main Blanche, car, selon eux, l’argent qu’ils tirent des opérations menées par le Groupe est essentiel à leur objectif principal : l’élimination de Fidel Castro. Pour ce faire, les exilés utilisent l’argent récolté pour s’approvisionner en armes et autres équipements militaires.
 
    • Depuis ses premières opérations au Salvador, La Main Blanche s’est développée au point qu’elle est maintenant présente dans au moins une demi-douzaine de pays d’Amérique latine, dont le Nicaragua, où elle aide notamment le président actuel Anastasio Somoza à combattre les guérillas de gauche.
 
  • Au grand dam des services de renseignements israéliens, La Main Blanche a également tenté d’établir des liens avec des terroristes palestiniens, l’un des assassins les plus notoires du groupe étant natif du pays.


Le réseau actuel, dont les services de renseignement estiment qu’il comprend maintenant au moins 200 exilés cubains et près de 1 000 autres terroristes d’extrême droite latino-américains, a vu le jour au Salvador. Ce petit pays d’Amérique centrale (8.123 milles carrés seulement ou 21 041 km2), comme la plupart de ses voisins, est une dictature. Et comme ses voisins, le Salvador est déchiré depuis des années par une guerre ouverte entre les forces de gauche et de droite – cinq groupes de gauche, dont deux avec des guérillas armées, se battent contre le gouvernement de droite depuis des années. Les meurtres et les enlèvements y sont fréquents.

La principale raison pour laquelle le gouvernement est resté au pouvoir réside dans la force de police secrète brutale (même selon les normes centraméricaines) dirigée par un personnage intéressant, le colonel José Francisco Rene Chacon. Jusqu’à sa mort au début de l’année dernière (il a été pris dans une embuscade et assassiné), Chacon dirigeait l’une des forces de police secrète les plus impitoyables mais efficaces de toute l’Amérique latine. Il n’était pas un intellectuel mais semblait néanmoins avoir un instinct inné pour les opérations et organisations d’assassinats. Pendant son règne, il créa un vaste filet à l’échelle nationale, un appareil de répression qui avait la réputation de tout savoir, y compris les mauvaises opinions sur le gouvernement émises par un Salvadorien par exemple.

Chacon a tenu tête aux groupes antigouvernementaux par une brutalité qui aurait même fait blêmir la Gestapo. Il s’est ouvertement vanté de sa capacité de tortionnaire, affirmant qu’aucun prisonnier n’avait jamais refusé de lui donner des informations. Et ce n’est pas étonnant : la torture préférée de Chacon était d’anesthésier le corps d’un prisonnier à partir de la taille, puis de couper l’estomac de l’homme et de lacérer ses organes internes pendant que l’anesthésie s’estompait. Son autre méthode préférée était de couper des parties du corps d’un prisonnier, de les mettre dans un hachoir à viande, puis de donner les morceaux aux chiens policiers.

Malgré la réputation ignoble de Chacon, il était proche de la CIA, qui l’avait sur sa liste d’agent comme source d’information sur la politique salvadorienne. La CIA a même envoyé Chacon dans l’un de ses centres de formation américains et, à la demande du colonel, il y a de cela plusieurs années, l’a secrètement équipé de l’équipement d’écoute et de surveillance téléphonique le plus avancé. Chacon a ainsi rapidement mis sur écoute tout le réseau téléphonique du pays, une tâche relativement aisée puisque le Salvador, pays pauvre (le revenu moyen est de 615 dollars par an), ne possède que quelques milliers de téléphones. Et ce n’est pas tout ! Sous l’embargo américain sur les armes à cause des tensions récurrentes entre El Salvador et le Honduras, le gouvernement de Chacon cherchait désespérément des armes. Grâce à ses relations avec la CIA, Chacon a pu effectuer des achats dans toute l’Amérique du Sud, obtenant suffisamment d’armes pour maintenir les militaires de son pays à flot, tandis que la CIA fermait les yeux.

Mais Chacon n’était pas encore satisfait. Malgré la réputation de férocité de sa police secrète, celle-ci manquait de ce que les agents du renseignement aiment appeler la ” capacité extraterritoriale “. Ce qui signifie que Chacon n’avait pas les ressources nécessaires pour repérer les forces antigouvernementales opérant au Costa Rica voisin, par exemple. Au cours de ses voyages à travers l’hémisphère et de ses entretiens avec divers chefs de police secrète, Chacon a eu une idée : pourquoi ne pas demander aux forces de police secrète de plusieurs pays d’Amérique latine de mettre leurs ressources en commun et de créer ainsi une sorte de confédération de police secrète itinérante, qui aurait pour tâche principale d’assassiner les dirigeants en exil, de perturber les cellules des forces antigouvernementales opérant dans les refuges et, en général, d’effectuer le sale boulot ?

L’idée de Chacon était séduisante, car la police secrète de l’hémisphère sud partageait un problème commun. La DINA, par exemple, la redoutée agence de police secrète du Chili, était impatiente de se débarrasser des exilés qui opéraient hors de ses frontières. Les Guatémaltèques, eux, ont dû faire face à un problème de plus en plus grave, celui des guérillas de gauche qui se déplaçaient d’un côté et de l’autre de la frontière, et les nicaraguayens voulaient éradiquer les forces antigouvernementales opérant à partir de repaires secrets basés au Costa Rica.

C’est ainsi que “La Main Blanche” est née. La première étape de Chacon a été de décider qui allait faire partie de cette Organisation. Il a d’abord recruté de vieux terroristes de droite, mais il a rapidement découvert qu’ils étaient non seulement peu efficaces, mais qu’ils n’étaient en outre pas adaptés aux opérations dangereuses montées en dehors du pays. De plus, il a également constaté que pour mener de telles opérations terroristes à l’échelle de tout l’hémisphère sud, il avait besoin d’agents n’ayant aucune affiliation ni aucune allégeance à une quelconque organisation de police secrète. De toute évidence, il avait besoin de terroristes bien formés et qui n’étaient membres d’aucune police secrète. Où pouvait-on les trouver ? Bien que rien n’ait été prévu dans ce sens, la solution lui a été donnée par la CIA, bien involontairement.

Tout au long des années 1960 en effet, la CIA avait formé des centaines d’exilés cubains aux arts militaires y compris les démolitions de bâtiments, aux armes et à la guérilla pour le combat pas si clandestin contre Fidel Castro. Mais en 1967, l’opinion du gouvernement américain s’était détournée du soutien aux cubains en exil ; le président Johnson avait alors ordonné à la CIA l’arrêt du programme et le démantèlement du groupe. Cela signifiait donc qu’au moins plusieurs centaines d’exilés cubains, dont beaucoup avaient reçu la meilleure formation militaire que le Pentagone et la CIA aient pu offrir, étaient désormais sans emploi. Exclus de la liste des employés de la CIA alors que l’attention de l’Amérique se tournait vers le Vietnam, les exilés se sont alors séparés en un mélange anarchique de factions – parfois belligérantes – et ont ensuite essayé de mener leur propre guerre contre Castro. Mais l’effort des exilés a échoué par manque d’argent et d’armement. Pour amasser de l’argent, certains d’entre eux se sont alors lancés dans la contrebande de drogue et de café. Ce faisant, ils ont attiré l’attention des services de police secrets latino-américains sur eux et leurs activités.

Plus important encore, la discipline, la formation et l’expérience de ces guérilleros exilés ont impressionné Chacon ; ils semblaient parfaits pour mettre en place la nouvelle organisation qui allait s’appeler La Main Blanche. Chacon, représentant d’une large coalition d’agences de police secrète latino-américaines, a rapidement pris contact avec des dirigeants exilés pour poser cette question : seraient-ils intéressés pour s’impliquer dans des “opérations anticommunistes” en Amérique latine ? Les récompenses, leur promet-il, seraient immenses : un coup d’état franc et massif sur le continent, de l’argent pour acheter des armes et de l’équipement, et surtout, “tout le soutien nécessaire” pour leurs opérations contre Fidel Castro.

La décision de Chacon de diviser les dirigeants, les factions les plus extrêmes étant d’accord, ne pouvait que nuire au mouvement en exil. Mais d’autres factions soutenaient que s’engager dans des guerres politiques latino-américaines, sans lien démontrable avec l’objectif de renverser Fidel Castro était délétère.

« Ce n’était pas du tout surprenant. » Un responsable de la CIA, impliqué dans le démantèlement du réseau d’exil cubain en 1967, a déclaré que certains des exilés s’étaient regroupés beaucoup plus au sud en Amérique latine. « Tout d’abord, l’agence n’avait aucune idée de ce qu’il fallait faire de ces gens. Ici, nous avions des tireurs d’élite entraînés, des experts en bombes, des experts en guérilla, et tout d’un coup, on nous dit que nous n’en avions plus besoin. C’était un grand merci et au-revoir. Qu’est-ce qu’ils étaient censés faire ? Combien de mitrailleurs connais-tu qui peuvent retrouver du boulot, juste en claquant des doigts ? Et quel genre de travail pouvaient-ils bien exercer ? Ils avaient passé toute leur jeunesse à s’entraîner pour un travail spécifique, auquel ils avaient consacré leur vie : se débarrasser de Castro. C’est tout ce à quoi ils pensaient, tout ce dont ils rêvaient, tout ce pour quoi ils avaient toujours vécu. Et maintenant, on les jetait simplement dans la rue… Certains ont abandonné à ce moment-là, mais beaucoup d’entre eux ont dit :  d’accord, vous ne voulez plus nous aider ; nous allons donc nous débarrasser de ce type [Castro] par nos propres moyens. Et si vous ne nous fournissez plus ni armes ni argent, nous irons en chercher ailleurs ».

Au début de cette décennie, une nouvelle note de professionnalisme est entrée dans la terreur latino-américaine : là où les victimes avaient été tuées dans des embuscades à la Banana Republic, elles étaient maintenant éliminées dans le cadre d’opérations sophistiquées, directement tirées du manuel de formation de l’école des Forces spéciales du Fort Bragg. Là où les assassinats avaient été perpétrés à main armée (les fusils de chasse étant les grands favoris, leur vaste champ de tir compensant la mauvaise visée), maintenant, des gens étaient tués avec des explosifs sophistiqués, tels que du C-4. Là où, enfin, les exilés antigouvernementaux avaient jadis trouvé refuge dans leurs sanctuaires, ils étaient aujourd’hui assassinés dans le cadre d’opérations soigneusement planifiées par des snipers équipés de lunettes à visée infra-rouge.

La Main Blanche avait ainsi une couverture parfaite. Depuis 1968 en effet, l’Amérique latine a été marquée d’un bout à l’autre du pays par des guerres mettant en opposition les forces de gauche enhardies et agressives, et les “escadrons terroristes privés” de droite. Il y a eu tellement de déchaînement de violence qu’il est devenu difficile de dire qui tire sur qui, ou quelle est la faction active à un moment “T”. Les escouades de droite tirent régulièrement sur un notable pour accuser ensuite “violencia roja” (“Terreur rouge”). Puis les “Rouges” tuent un autre notable en réponse et tentent de faire passer le meurtre comme étant l’œuvre de la droite. Les opérations de meurtres de La Main Blanche ont tout simplement fait partie de la myriade de massacres perpétrés dans le pays, et peu de gens étaient au courant de l’existence d’une organisation terroriste sophistiquée à l’échelle de l’hémisphère.

Mais les responsables de la CIA connaissaient parfaitement l’organisation de La Main Blanche, et pour certains agents, c’était même un formidable outil à utiliser. « C’était un atout tentant, sans aucun doute », déclare un fonctionnaire de la CIA, familier avec La Main Blanche. « Il est important de comprendre que les exilés cubains étaient – et sont toujours – très efficaces. Ce ne sont pas seulement des fanatiques, ce sont aussi des fanatiques entraînés. De plus, ils possédaient une solide expérience de toutes sortes d’opérations. Je crains que certains agents d’Amérique latine n’aient été un peu trop intrigués par ces gens et n’aient commencé à aborder avec eux des questions qui, disons-le, n’auraient jamais dû l’être. Comme vous le savez, l’agence a mis un terme à ce genre de choses ultérieurement. Mais en attendant, le mal était fait : non seulement vous aviez monté une organisation terroriste, mais vous aviez en plus une organisation qui, du moins aux yeux de ses membres, semblait avoir reçu une sorte d’imprimatur de l’agence ».

En fait, PENTHOUSE a appris que l’une des idées “officieusement” présentée avec des Cubains connus par certains agents de la CIA pour travailler avec La Main Blanche était l’assassinat du général Omar Torrijos du Panama. L’idée, évoquée pour la première fois en 1973, est apparue au plus fort du combat que menait le président Nixon contre le trafic de drogue. La CIA, alors appelée à l’aide pour aider à mettre fin au trafic de drogue en Amérique latine, avait mis sur écoute le domicile et les bureaux de Torrijos. Selon les responsables de l’IQ CIA, les écoutes téléphoniques  ont révélé que la famille Torrijos était effectivement profondément impliquée dans le trafic de drogue vers les États-Unis. Certains fonctionnaires de la CIA travaillant avec le Bureau des stupéfiants et des drogues dangereuses ont alors commencé à évoquer ouvertement l’idée d’assassiner Torrijos, afin de faire montre d’un geste fort et sans équivoque pour mettre fin à la “connexion de Panama”.

Cette idée incroyable n’a cependant jamais dépassé le stade de la discussion, mais elle est parvenue aux oreilles de certains agents de la CIA travaillant en Amérique latine. En conséquence, ils se sont rapprochés des Cubains travaillant à La Main Blanche pour discuter de cette idée, notant que Torrijos, un gauchiste, soutenait fortement Castro. Mais même les exilés fanatiques ont rechigné à cette idée, arguant qu’ils ne voyaient pas comment la mort de Torrijos mettrait fin au trafic de drogue ou, ce qui est encore plus important, de quelle manière Castro en serait affecté.

Pendant ce temps, La Main Blanche prospérait. Depuis El Salvador, le groupe s’est répandu et disséminé au Guatemala, au Nicaragua, au Costa Rica, au Venezuela et en République dominicaine. En outre, il a développé des liens avec la police secrète dans une demi-douzaine d’autres pays d’Amérique latine. En plus de commettre des assassinats politiques, La Main Blanche est devenue une organisation d’extorsion à part entière à partir de 1973, kidnappant plusieurs riches citoyens et les gardant en captivité ensuite, ne consentant à les libérer que contre des rançons qui se chiffraient souvent en millions de dollars. Habituellement, les agents de La Main Blanche se faisaient passer pour des terroristes communistes ou de gauche. Au fur et à mesure que l’argent des rançons arrivait, l’arsenal de l’Organisation s’est alors développé : achat de voitures blindées, acquisition de gilets pare-balles, de mitrailleuses, matériel de communication sophistiqué, dispositifs d’écoute électronique et même des roquettes et mortiers antichars légers.

Et l’étendue des activités du groupe La Main Blanche s’est également élargie. Des simples assassinats et enlèvements, le groupe est passé à la guerre politique pure et simple.

Tout a commencé à la fin de 1975, lorsque Chacon a décidé que Bernal Hernandez, un de ses anciens amis qui avait dérivé vers la gauche du spectre politique, avait besoin d’une leçon. En décembre, des hommes armés de La Main Blanche l’ont assassiné. Puis Chacon a commencé à discuter avec ses hommes de main au Guatemala et au Costa Rica sur la conduite à tenir au sujet de “divers autres déviants politiques”. Les Costariciens étaient particulièrement exaspérés par leur président, José (“Pepe”) Figueres, qui avait décidé d’établir des relations diplomatiques avec l’Union soviétique. Ce faisant, il avait accueilli une ambassade soviétique à San José, la capitale du Costa Rica. On m’a demandé de “faire quelque chose” pour contrer ces événements jugés très alarmants… Les terroristes de La Main Blanche de Chacon ont élaboré et mis en place un plan époustouflant pour s’emparer virtuellement du pays.

Ce plan, utilisant trois noms de code différents, a été approuvé par Somoza du Nicaragua (il en voulait au Costa Rica d’avoir autorisé la construction de sanctuaires pour abriter les guérillas anti-Somoza) et par des fonctionnaires guatémaltèques (pour les mêmes raisons). Globalement, le plan prévoyait non seulement l’assassinat de Figueres, mais aussi un attentat à la bombe contre le congrès costaricain, différentes attaques contre des bâtiments de police et de sécurité à San José, la saisie de l’ambassade soviétique et le meurtre du personnel diplomatique soviétique en place.

Mais pour cette action précise, La Main Blanche était allée trop loin. La CIA, qui avait jusqu’alors fermé les yeux sur les différentes opérations du groupe, s’est insurgée. Ses responsables n’ont pas averti les responsables guatémaltèques et salvadoriens de l’opération mise en place contre le Costa Rica et ils ont également passé le mot à Chacon, qui a annulé l’opération, contraint et forcé.

L’intrigue de La Main Blanche a mis en branle toute une série de rouages, le plus important d’entre eux étant le sentiment croissant que les choses étaient devenues incontrôlables depuis Washington. Pour avoir une idée précise de ce qui se passait, la CIA a alors envoyé deux agents spéciaux qui devaient traverser l’Amérique latine et faire un rapport sur La Main Blanche et ses activités. (Il est intéressant de noter que l’agence a contourné ses propres équipes en Amérique latine pour ce travail, les responsables de la CIA à Washington estimant que certains agents en Amérique latine s’étaient trop rapprochés de La Main Blanche).

Le rapport des agents a requis plusieurs mois de rédaction et a suscité une vive inquiétude à Washington. Il y exposait toute l’histoire de La Main Blanche depuis le début, mais ajoutait aussi que le groupe était alors devenu si grand et si puissant qu’il y avait un ” grave doute ” que l’agence – ou quiconque au sein du gouvernement américain, d’ailleurs – ait un quelconque pouvoir pour l’arrêter. Selon ce rapport, au moins 1 000 meurtres et assassinats au cours des quatre années précédentes ont directement été imputables à l’Organisation, de même que d’innombrables enlèvements et autres exactions. Le rapport avertissait également la CIA que les services de police secrets impliqués dans l’Organisation ayant promis ” tout le soutien possible ” aux opérations anti-Castro, on pouvait dès lors s’attendre à de multiples attaques terroristes contre Cuba par des exilés.

Presque au même moment, en 1976, une vague de terreur anti-Castro a éclaté dans tout l’hémisphère sud. Du Venezuela, l’exilé cubain Orlando Bosch a organisé un plan pour poser une bombe à bord d’un avion de ligne cubain. L’attentat a réussi, tuant ainsi les soixante-treize personnes à bord. Le complot avait été soigneusement élaboré, avec la complicité de la police secrète vénézuélienne et de terroristes de La Main Blanche dans trois autres pays. En Argentine, c’est la police secrète chilienne qui a demandé à des hommes de main cubains travaillant avec La Main Blanche d’assassiner un éminent exilé chilien à Buenos Aires. Ils l’ont simplement fait exploser en installant une bombe dans sa voiture. La police secrète guatémaltèque a, quant à elle, aidé des terroristes du Groupe à pénétrer au Mexique, où ils ont tiré sur une ambassade cubaine. Au Guatemala même, le vice-président du congrès a été assassiné par La Main Blanche, cette fois dans un professionnalisme effrayant, en plein jour, alors qu’il célébrait le dixième anniversaire de sa fille dans un restaurant de Guatemala City. Deux hommes se sont approchés de lui avec des pistolets et il s’est retourné pour recevoir une balle tirée d’une main experte dans la tête et dans le cou. L’assassinat a choqué le pays, et la plupart des partisans du dirigeant politique décédé ont fui par peur d’être également visés par des prochaines attaques.

La Main Blanche s’est enhardie en raison de sa protection par la police secrète, et malgré le refus de l’épisode costaricain par la CIA. Aujourd’hui très organisée, elle a mis au point des méthodes “standard” d’enlèvements : des équipes de tueurs seraient mises en place, ainsi qu’une “retraite sûre”, généralement située de l’autre côté d’une frontière. La victime serait emmenée dans ce repaire et ensuite, détenue contre rançon. Normalement, la victime est assassinée après la collecte de l’argent pour l’empêcher de parler. À noter que la plupart des enlèvements ont été organisés après l’obtention par la police secrète des relevés bancaires permettant de localiser les plus grandes richesses.

Cependant, les rapts n’étaient pas la seule source de revenus. La contrebande est également un trafic florissant en Amérique latine, qui concerne principalement le café (sorti clandestinement de Colombie pour échapper aux impôts), les armes et, bien sûr, les drogues, en particulier la cocaïne et la marijuana. Comme les rackets étaient supervisés par les forces de police secrètes, il n’y avait pratiquement aucun risque lorsque La Main Blanche a été impliquée.

Si, à ce moment-là, La Main Blanche était simplement regardée avec une certaine inquiétude par la CIA, les services de renseignements israéliens ont, quant à eux, eu une réaction de panique pure et simple. La raison n’était pas tant due aux activités terroristes de La Main Blanche – Israël ne se souciant généralement pas de ce qui se passe en Amérique latine, considérée comme une sphère d’influence américaine – que le fait que le Groupe avait commencé d’établir des connexions internationales, le mettant directement en lien avec la guérilla palestinienne.

Selon la CIA et plusieurs sources de renseignements israéliennes, la connexion provenait de Jorge (“Koky”) Zimeri. À moitié palestinien, Zimeri avait des liens familiaux dans les communautés palestiniennes du monde entier. Sa propre famille comprenait de riches chefs d’entreprise au Guatemala, mais Zimeri lui-même, au début de sa vie, a sombré dans la politique violente. Décrit dans un rapport de la CIA comme un “tueur psychopathe”, Zimeri a été soupçonné d’avoir œuvré comme tueur à gage pour des escadrons terroristes de gauche comme de droite, puis a été recruté par Chacon pour intégrer l’Organisation. Personne ne sait exactement ce que Zimeri a fait pour La Main Blanche, mais selon des sources du renseignement, il a noué des liens avec diverses factions palestiniennes, qui discutaient de la possibilité d’établir une base latino-américaine pour monter des opérations contre Israël. Des agents israéliens ont alors commencé à traquer Zimeri.

Apparemment, celui-ci a très mal réagi aux tentatives de traque et de contrôle, ignorant les procédures écrites par Chacon et La Main Blanche. C’est ainsi qu’au début de 1975, Zimeri aurait recruté le propre fils du président du Guatemala dans sa guerre privée sans que le président soit au courant. Lors d’une attaque contre une voiture remplie de dirigeants politiques de l’opposition, le garçon a été blessé par des fragments de grenade. Selon le rapport de la CIA, la police secrète a alors reçu l’ordre de tuer Zimeri, qui a tiré sur deux des hommes envoyés pour l’exécuter. Une guerre ouverte a ensuite été déclarée envers Zimeri, qui a été l’objet d’une embuscade policière secrète à grande échelle, à grand renfort d’armes automatiques et de grenades. Zimeri a miraculeusement survécu, victime de huit blessures. Il s’est caché dans la clandestinité, s’est enfui au Salvador et s’est ensuite rendu à Miami, où ses blessures ont été soignées par ses amis de la communauté cubaine en exil.

Cependant, la liberté de Zimeri n’a pas duré longtemps. À raison d’un contrat sur sa tête de 30 000 dollars signé par la police secrète guatémaltèque, Zimeri a été traqué, recherché et arrêté l’année dernière par les autorités américaines, accusé d’être en possession illégale d’arme à feu. Le Guatemala a immédiatement demandé son extradition, l’accusant d’avoir assassiné un lieutenant de la marine guatémaltèque, dont les restes – réduits à l’état de squelette – avaient été découverts dans l’usine de Zimeri au Guatemala. Il est actuellement en liberté sous caution pendant que son extradition est débattue au tribunal. Il prétend bien évidemment qu’il est innocent de l’accusation de meurtre.


« D’après les informations dont je dispose, Jorge Zimeri est un homme totalement innocent », déclare son avocat américain, Edward Shohat. « Il n’a rien fait de mal, et son seul crime est de combattre la clique du pouvoir en place au Guatemala, en aidant à financer les activités de l’opposition – et il sait qu’il possède des informations que les puissants guatémaltèques voudraient garder secrètes. Ce sont eux qui sont les coupables, et non Jorge Zimeri. »

Quoi qu’il en soit, Zimeri est effectivement hors d’état de nuire. Les services de renseignements israéliens se sont désintéressés de son sort, bien qu’ils continuent de surveiller nerveusement La Main Blanche pour repérer tout signe de coopération avec le mouvement palestinien international. Mais même sans connexion palestinienne, le Groupe est aujourd’hui une organisation extrêmement redoutable, qui s’épanouit et s’étend malgré la pression officielle américaine permanente contre lui. Fin 1976, par exemple, des exilés cubains liés à La Main Blanche ont été recrutés par la police secrète chilienne pour assassiner Orlando Letelier, chef de la communauté chilienne en exil à Washington D.C. Le meurtre – il a été tué dans un attentat à la bombe qui a fait exploser sa voiture en plein jour – a constitué une véritable insulte aux services de renseignement américains, étant donné qu’il a été commis à Washington et que les Chiliens ne cherchaient qu’à dissimuler leur participation.

L’assassinat de M. Letelier a représenté une étape importante dans les opérations de La Main Blanche, démontrant que ses membres savent pertinemment qu’ils ont toute liberté d’agir, en toute impunité, partout où ils le souhaitent, y compris aux États-Unis. Au cours des vingt-quatre derniers mois, les groupes de La Main Blanche ont tenu deux grandes réunions au sommet, l’une au Guatemala et l’autre en République dominicaine, pour planifier d’autres opérations. Pendant ce temps, les meurtres, les enlèvements et les autres actes de terreur se poursuivent sans relâche – il y a eu au moins une douzaine d’opérations perpétrées par La Main Blanche l’an dernier –, mais les victimes ne sont généralement pas laissées en vie pour en faire mention dans les journaux américains.

Une exception, cependant, a été l’implication de l’Organisation pour aider le régime Somoza du Nicaragua à éradiquer l’insurrection contre cette dictature. Plus précisément, le Groupe a été utilisé pour terroriser toute personne qui serait soupçonnée de fournir une aide quelconque aux forces antigouvernementales. Les deux cas les plus récents ont été des hommes d’affaires, enlevés par des terroristes de l’Organisation, puis assassinés après versement d’une rançon par les familles des victimes. Le gouvernement a bien sûr imputé ces meurtres aux guérillas de gauche. D’autres opérations ont également été réalisées en El Salvador et en Argentine.

« Le fait est que nous avons créé un monstre ; nous avons-nous-mêmes créé ces forces de police secrètes, nous les avons aidées, nous avons créé le mouvement d’exil cubain. Maintenant, nous découvrons que le monstre a brisé ses chaînes et qu’il court à toute allure à travers le village. Si je n’ai malheureusement pas d’idée miraculeuse sur la façon de l’arrêter, je sais en revanche que nous ferions bien d’y réfléchir au plus vite. »

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